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13 mars 2026

Campagne navale Mer du Nord, 1914 - Raid sur Héligoland, 28 août 1914

 Précédemment...

Après l’incident du Königin Luise, les deux flottes retournent à leur routine de patrouilles et de guerre de mines. Le théâtre de la Mer du Nord redevient calme durant plusieurs semaines.

Du côté allemand, beaucoup veulent interpréter cet heureux coup du sort comme la preuve tangible du succès lié à une stratégie hardie et agressive. Ces partisans de la bataille décisive, très critiques de l’attitude jugée attentiste de l’amiral von Ingenohl, y voient l’occasion de faire valoir leur ambition à venir provoquer la Grand Fleet par des raids en force menés jusque sur la côte britannique.

A leur tête se trouve le vice-amiral Scheer commandant le II. Geschwader der Hochseeflotte, l’escadre la plus imposante de la flotte et qui compte les cuirassés les plus modernes des classes Kaiser et König. Personnage à la discipline stricte, Scheer est connu dans la Marine comme l'“Homme au masque de fer” à cause de son apparence sévère.


L’amiral von Ingenohl tenta de convaincre que sa politique avait pour objectif d’engager ses unités légères dans de petites actions contre l’ennemi de manière à provoquer des contre-coups non préparés et d'assurer l'avantage à la flotte impériale. Mais l’option offensive portée par l’avantage acquis de l’initiative stratégique fit son chemin dans les esprits et remonta jusqu’aux plus hautes autorités de l’Admiralstab. A la mi-août, Reinhard von Scheer est finalement promu amiral de la Flotte(évènement stratégique 7).

Du côté britannique, deux officiers prêchent eux aussi pour une politique plus agressive. Le commodore Tyrwhitt est à la tête de l’escadre de destroyers de la Harwitch Force tandis que le commodore Keyes commande l’escadre sous-marine à long rayon d’action patrouillant régulièrement dans la baie d’Héligoland. Tous deux y ont observé que les torpilleurs allemands avaient adopté un schéma de patrouille régulier et quotidien. Regroupés par paire, les unités légères filent à vive allure pour se protéger des submersibles mais restent vulnérables à un engagement de surface par une formation supérieure en nombre.


Le plan conçu par Keyes et Tyrwhitt prévoit donc un raid éclair des 1ère et 3e flottilles de destroyers (1st & 3rd Destroyer Flotilla) qui auront pour mission de transpercer la ligne des avant-postes allemands par le nord puis de se rabattre ensuite vers l’ouest. Le moment idéal pour lancer l’attaque serait le petit matin après la relève, juste au moment où les torpilleurs chargés des patrouilles de nuit sont ramenés à la base d’Héligoland sous escorte des croiseurs légers.

Une opération de surface dans des eaux si proches des bases allemandes comporte évidemment une bonne dose de risque mais il est permis de penser que l’élément de surprise saura annuler la menace d’une réponse rapide et coordonnée. De plus, la marée basse du matin rend difficile l’appareillage et la sortie des grosses unités stationnées au fond des estuaires… Sauf bien sûr si la flotte allemande est déjà en mer, mais les rapports des précédentes patrouilles autorisent à considérer cette éventualité comme peu probable.

Après étude, l’ Admiralty War Staff valide le plan en y apportant quelques modifications suggérées par l’amiral Jellicoe, commandant en chef de la Grand Fleet. La date de l’attaque est fixée au 28 août, les différentes unités impliquées doivent lever l’ancre le 27.

***




Le commodore Tyrwhitt a fait hisser la veille son pavillon sur le croiseur léger HMS Arethusa, navire de commandement de la 3rd Destroyer Flotilla. Après avoir navigué toute la nuit en longeant les Broad Fourteens puis au large de la cote de Frise, il vient de faire abattre plein sud au seuil de la baie allemande peu avant cinq heures trente du matin.


Le contact étant jugé imminent, il ordonne de sonner le branlebas de combat. La vitesse de croisière est portée à 17 nœuds.



La brume limite la visibilité à 7000 mètres, la mer est calme et le vent souffle du nord-ouest à 6 nœuds. La flottille se compose de quatre divisions fortes chacune de quatre destroyers modernes de classe Laforey (déplacement 965 tonnes). Toutes les formations restent à vue du croiseur léger afin de communiquer par fanions.


A la proue de l’Arethusa, la 2nd Division (HMS Lark, Laforey, Linnet, Lawford) ouvre la route en ligne de front. Sur bâbord et tribord, les 4th et 3rd Division (HMS Laurel, Liberty, Lysander, Laertes & HMS Lance, Landrail, Louis, Lydiard)naviguent en ligne de file tandis que la 1st Division (HMS Lookout, Leonidas, Legion, Lennox) reste décalée sur bâbord arrière en échelons.


Le contact avec l’ennemi est établi aux alentours de six heures du matin lorsque le HMS Lance, leader de la 3rd Division, signale deux silhouettes de torpilleurs allemands venant d’émerger de la brume par le travers tribord à 7000 mètres. L’ordre d’engagement est immédiatement donné aux quatre destroyers Lance, Landrail, Louis et Lydiard. Les chaudières sont poussées en « avant toute » et la formation vire cap au sud-sud-ouest.


La patrouille d’avant-poste allemande est formée des torpilleurs SMS V187 et G194, tous deux de la classe S138 Großes Torpedoboot (déplacement 660 tonnes). 


Par chance, les deux navires prennent le contact alors qu’ils sont lancés dans une phase de sprint à 25 nœuds destinée à esquiver une éventuelle attaque de sous-marin. Le commandant du V187, unité de commandement de la 1.Torpedoboots Flottille, prend immédiatement une route de retraite plein sud, fait pousser à 30 nœuds et alerte par radiotélégraphie la base d’Héligoland.

En quelques minutes, les destroyers britanniques atteignent leur vitesse maximum de 29 nœuds malgré des chaudières de dernière génération alimentées en mazout. Les chaudières à charbon des torpilleurs allemands, de conception plus ancienne, peuvent quant à elles propulser les bâtiments à 33 nœuds.

Les deux formations naviguent sur une route sensiblement convergente sud/sud-sud-ouest, la 3rd Division en poursuite. Le premier feu est ouvert à une distance d’environ 6000 mètres entre la tête de la formation britannique et les torpilleurs allemands. Les unités légères n’étant pas dotées de conduite de tir, le réglage est effectué en local.



Malgré une supériorité en nombre de pièces et en calibre nettement en faveur des Britanniques (4 pouces/100mm contre les 88mm allemands), les Allemands maintiennent un léger avantage au tir durant les premières minutes de l’engagement.


En premier lieu parce que la formation anglaise pointe directement sur l’ennemi dans le but de réduire la distance. Cette disposition ne permet qu’aux pièces de proue de tirer et seulement celles des unités en tête de colonne. Les Allemands par contre bénéficient d’une ouverture d’angle plus substantielle leur permettant tout juste de tirer par bordées. En second lieu, les Britanniques font le choix de concentrer le feu des unités de tête sur le seul G194 générant de multiples gerbes d’eau encadrantes qui créent une confusion gênante pour la correction des réglages.


Un quart d’heure après l’ouverture du feu, la portée décroît à 4600 mètres et les tirs deviennent plus précis de part et d’autre. Le HMS Lance est touché une première fois par un obus qui détruit un de ses tubes lance-torpilles. Pour compenser son handicap, la 3rd Division prend un cap légèrement plus au sud en cherchant à ouvrir davantage l’angle de débattement de ses pièces.



Les deux partis tirent maintenant à saturation, le HMS Lance endommage un tube lance-torpille à bord du G194 et le Landrail perd également son tube lance-torpilles arrière. Filant à pleine vitesse, les navires allemands profitent de la manœuvre adverse pour tenter de recreuser l’écart et lancent chacun une torpille pour se donner davantage d’aise.

Vingt minutes après le contact initial, des panaches de fumée apparaissent au sud qui annoncent l’arrivée de premiers renforts allemands. Il s’agit de trois anciens navires de reconnaissance reclassés en croiseurs légers détachés du IIIe Aufklärungsgruppe et chargés d'assurer la sécurité des patrouilles autour de Héligoland. Les SMS Hela (1895), Stettin (1905, classe Königsberg) et Frauenlob (1902, classe Gazelle) filent à 15 nœuds à la rencontre des deux torpilleurs fortement pressés.



Au même instant à bord des destroyers de la 3rd Division, le sillage des torpilles allemandes est repéré par les vigies de passerelle. Les quatre unités virent ensemble au sud-est pour esquiver et la formation passe de ligne de file à échelons.

Les V187 et G194 se voyant potentiellement tirés d’affaire tirent de nouveau chacun une nouvelle torpille.


A 06H25, la 3rd Division reprend un cap sud-sud-ouest pour tenter de revenir au contact des V187 et G194 qui sont parvenus à hauteur des croiseurs légers. Quelques minutes plus tard, quatre torpilleurs de classe S138 (V188, V189, G192, G197) formant la I. Halbflotille font leur apparition venant de l’ouest pour rallier l’engagement.


A bord du HMS Arethusa, la présence confirmée de neuf unités allemandes décide le commodore Tyrwhitt à impliquer davantage d’unités. Ordre est donné à la 1st Division de se préparer à virer au sud-ouest et passer en formation ligne de file. La 2nd Division suivie de l’Arethusa prendra le même cap et passera en formation d’échelon. La 4th Division poursuit quant à elle sa course plein sud.


***


Engagement de la 3rd Flotilla [28 août; 06H30-06H45]

A 06H30, les trois croiseurs légers allemands passent bord à bord des V187 et G194 et décident d’inverser leur route en s’alignant sur la course des torpilleurs. La manœuvre est réalisée en ligne de file, chaque navire virant successivement l’un derrière l’autre. L’opération est certes plus lente mais surtout plus simple à exécuter qu’une giration simultanée sous le feu. Le commandant allemand escompte plus que tout conserver la même position des navires dans la ligne de façon à garder le Frauenlob en queue, plus exposé aux tirs ennemis mais mieux armé et mieux blindé que l’antique SMS Hela.


Après avoir été contraints d’esquiver une deuxième salve de torpilles, les destroyers de la 3rd Division basculent toutes leurs pièces sur les croiseurs allemands en pleine manœuvre de renversement. Le tir est effectué à saturation et plusieurs obus atteignent le SMS Hela. L’un d’entre eux vient démanteler une pièce de 88mm tandis qu’un autre pénètre le blindage pour exploser à proximité d’une soute à munitions provoquant un départ d’incendie à bord. Le bâtiment est sauvé in extremis de la catastrophe par l’inondation du magasin. Situé en dernière position de la ligne, le SMS Frauenlob subit lui aussi dés dégâts qui lui endommagent une de ses pièces de 150mm.


A 06H35, le feu de la 2nd Division britannique arrivée à portée des croiseurs allemands vient se joindre aux tirs de saturation de la 3rd Division. Le SMS Hela perd à nouveau une pièce de 88mm.




Mais la formation allemande est maintenant sortie de sa périlleuse manœuvre et se trouve en mesure de répliquer à pleine bordée. Tirant à saturation malgré la gêne occasionnée par la fumée rabattue par le vent, les artilleurs du Stettin et du Frauenlob réussissent à toucher les HMS Lance et Louis. Ce dernier reçoit coup sur coup deux obus qui viennent exploser dans la chambre des machines le privant de toute propulsion. Le bâtiment est contraint de quitter la formation et vient dériver en perdant peu à peu de sa vitesse.

 

Plus au sud, les V187 et G194 peuvent apercevoir en direction de l’est la 4th Division qui vient elle aussi d’obliquer vers le sud-ouest pour renforcer les destroyers déjà engagés. Malgré la distance, les deux torpilleurs allemands lancent de nouveaux leurs dernières torpilles à limite de portée en direction de la menace.


A 06H40, le combat atteint son paroxysme. Trois divisions britanniques sont au contact des neuf unités allemandes.

 

Filant à pleine vitesse, les quatre torpilleurs de la I. Halbflotille sont parvenus à s’aligner à hauteur des croiseurs légers et ouvrent le feu sur la 3rd Division. Le SMS Frauenlob cible de son côté le HMS Louis qui est parvenu à rétablir partiellement sa propulsion et tente de rallier sa ligne, le destroyer encaisse de nouveau un obus de 150mm qui lui emporte une pièce de 4 pouces et un tube lance-torpilles. Le Stettin quant à lui frappe le HMS Lydiard au niveau de la chambre des machines.

 

Fortement pressés, les destroyers Landrail et Lydiard lancent chacun une salve de torpilles sur les croiseurs allemands. Tirant elle aussi sur la même cible, la 4th Division parvient à placer quelques obus sur le SMS Frauenlob dont l’un, tiré du HMS Laurel, ouvre une voie d’eau dans la timonerie et provoque une avarie machines. La 2nd Division cible les torpilleurs de la I. Halbflotille endommageant une pièce de 88mm à bord du V188.

 

A 06H45, l’étau britannique se resserre sur les Allemands. La 1st Division parvient à prendre position dans le sillage des croiseurs légers. L’unité de tête, le HMS Lookout, ouvre le feu mais sans résultat.


Le HMS Louis, bien qu’endommagé, a totalement rétabli sa propulsion et file reprendre sa place dans la ligne de la 3rd Division. Les HMS Lance et Landrail continuent leurs tirs à saturation et réussissent à toucher le Frauenlob et lui museler une seconde pièce de 150mm. Soumis aux feux nourris des destroyers, les croiseurs allemands parviennent à esquiver les torpilles des HMS Landrail et Lydiard au prix d’une manœuvre qui vient dérègler leurs tirs.

 La 2nd Division maintient son feu sur les torpilleurs de la I. Halbflotille. Les V188 et V189 perdent l’un une pièce de 88mm, l’autre un tube lance-torpille.




De leur côté, les torpilleurs V187 et G194 tirent à saturation sur la tête de ligne de la 4th Division. Les artilleurs allemands parviennent à encadrer et toucher le HMS Laurel. Ce dernier doit quitter la ligne pour colmater une voie d’eau.

 

***


Au même moment, la base d’Héligoland reçoit une nouvelle alerte émanant des torpilleurs G193 et G195 localisés à plusieurs dizaines de milles nautiques plus à l’est de l’action en cours. La 1st Destroyer Flotilla (composée du croiseur léger HMS Fearless et de trois divisions de destroyers) ouvre un second engagement.

 

A suivre…