Après l’incident du Königin Luise, les deux flottes retournent
à leur routine de patrouilles et de guerre de mines. Le théâtre de la Mer du
Nord redevient calme durant plusieurs semaines.
Du côté allemand, beaucoup veulent interpréter
cet heureux coup du sort comme la preuve tangible du succès lié à une stratégie
hardie et agressive. Ces partisans de la bataille décisive, très critiques de
l’attitude jugée attentiste de l’amiral von Ingenohl, y voient l’occasion de
faire valoir leur ambition à venir provoquer la Grand Fleet par des raids en force menés jusque sur la côte
britannique.
L’amiral von Ingenohl tenta de
convaincre que sa politique avait pour objectif d’engager ses unités légères dans
de petites actions contre l’ennemi de manière à provoquer des contre-coups non
préparés et d'assurer l'avantage à la flotte impériale. Mais l’option offensive
portée par l’avantage acquis de l’initiative stratégique fit son chemin dans
les esprits et remonta jusqu’aux plus hautes autorités de l’Admiralstab. A la mi-août, Reinhard von
Scheer est finalement promu amiral de la Flotte(évènement stratégique 7).
Du côté britannique, deux officiers prêchent eux aussi pour une politique plus agressive. Le commodore Tyrwhitt est à la tête de l’escadre de destroyers de la Harwitch Force tandis que le commodore Keyes commande l’escadre sous-marine à long rayon d’action patrouillant régulièrement dans la baie d’Héligoland. Tous deux y ont observé que les torpilleurs allemands avaient adopté un schéma de patrouille régulier et quotidien. Regroupés par paire, les unités légères filent à vive allure pour se protéger des submersibles mais restent vulnérables à un engagement de surface par une formation supérieure en nombre.
Le plan conçu par Keyes et Tyrwhitt
prévoit donc un raid éclair des 1ère et 3e flottilles de destroyers
(1st & 3rd Destroyer Flotilla)
qui auront pour mission de transpercer la ligne des avant-postes allemands par
le nord puis de se rabattre ensuite vers l’ouest. Le moment idéal pour lancer
l’attaque serait le petit matin après la relève, juste au moment où les torpilleurs
chargés des patrouilles de nuit sont ramenés à la base d’Héligoland sous
escorte des croiseurs légers.
Une opération de surface dans des
eaux si proches des bases allemandes comporte évidemment une bonne dose de
risque mais il est permis de penser que l’élément de surprise saura annuler la
menace d’une réponse rapide et coordonnée. De plus, la marée basse du matin
rend difficile l’appareillage et la sortie des grosses unités stationnées au
fond des estuaires… Sauf bien sûr si la flotte allemande est déjà en mer, mais
les rapports des précédentes patrouilles autorisent à considérer cette
éventualité comme peu probable.
Le commodore Tyrwhitt a fait hisser la veille son pavillon sur le croiseur léger HMS Arethusa, navire de commandement de la 3rd Destroyer Flotilla. Après avoir navigué toute la nuit en longeant les Broad Fourteens puis au large de la cote de Frise, il vient de faire abattre plein sud au seuil de la baie allemande peu avant cinq heures trente du matin.
Le contact étant jugé imminent, il ordonne
de sonner le branlebas de combat. La vitesse de croisière est portée à 17
nœuds.
Le contact avec l’ennemi est établi
aux alentours de six heures du matin lorsque le HMS Lance, leader de la 3rd Division, signale
deux silhouettes de torpilleurs allemands venant d’émerger de la brume par le
travers tribord à 7000 mètres. L’ordre d’engagement est immédiatement donné aux
quatre destroyers Lance, Landrail, Louis et Lydiard. Les
chaudières sont poussées en « avant toute » et la formation vire cap
au sud-sud-ouest.
La patrouille d’avant-poste
allemande est formée des torpilleurs SMS V187
et G194, tous deux de la classe S138 Großes Torpedoboot (déplacement 660
tonnes).
Par chance, les deux navires
prennent le contact alors qu’ils sont lancés dans une phase de sprint à 25
nœuds destinée à esquiver une éventuelle attaque de sous-marin. Le commandant
du V187, unité de commandement de la 1.Torpedoboots Flottille, prend immédiatement
une route de retraite plein sud, fait pousser à 30 nœuds et alerte par
radiotélégraphie la base d’Héligoland.
En quelques minutes, les destroyers
britanniques atteignent leur vitesse maximum de 29 nœuds malgré des chaudières
de dernière génération alimentées en mazout. Les chaudières à charbon des
torpilleurs allemands, de conception plus ancienne, peuvent quant à elles propulser
les bâtiments à 33 nœuds.
En premier lieu parce que la formation anglaise pointe directement sur l’ennemi dans le but de réduire la distance. Cette disposition ne permet qu’aux pièces de proue de tirer et seulement celles des unités en tête de colonne. Les Allemands par contre bénéficient d’une ouverture d’angle plus substantielle leur permettant tout juste de tirer par bordées. En second lieu, les Britanniques font le choix de concentrer le feu des unités de tête sur le seul G194 générant de multiples gerbes d’eau encadrantes qui créent une confusion gênante pour la correction des réglages.
Un quart d’heure après l’ouverture du feu, la portée décroît à 4600 mètres et les tirs deviennent plus précis de part et d’autre. Le HMS Lance est touché une première fois par un obus qui détruit un de ses tubes lance-torpilles. Pour compenser son handicap, la 3rd Division prend un cap légèrement plus au sud en cherchant à ouvrir davantage l’angle de débattement de ses pièces.
Les deux partis tirent maintenant à
saturation, le HMS Lance endommage un
tube lance-torpille à bord du G194 et
le Landrail perd également son tube
lance-torpilles arrière. Filant à pleine vitesse, les navires allemands profitent
de la manœuvre adverse pour tenter de recreuser l’écart et lancent chacun une
torpille pour se donner davantage d’aise.
Vingt minutes après le contact
initial, des panaches de fumée apparaissent au sud qui annoncent l’arrivée de premiers
renforts allemands. Il s’agit de trois anciens navires de reconnaissance
reclassés en croiseurs légers détachés du IIIe
Aufklärungsgruppe et chargés d'assurer la sécurité des patrouilles autour
de Héligoland. Les SMS Hela (1895), Stettin (1905,
classe Königsberg) et Frauenlob (1902, classe Gazelle) filent à 15 nœuds à la
rencontre des deux torpilleurs fortement pressés.
Au même instant à bord des
destroyers de la 3rd Division, le
sillage des torpilles allemandes est repéré par les vigies de passerelle. Les
quatre unités virent ensemble au sud-est pour esquiver et la formation passe de
ligne de file à échelons.
A 06H25, la 3rd Division reprend un cap sud-sud-ouest pour tenter de revenir au contact des V187 et G194 qui sont parvenus à hauteur des croiseurs légers. Quelques minutes plus tard, quatre torpilleurs de classe S138 (V188, V189, G192, G197) formant la I. Halbflotille font leur apparition venant de l’ouest pour rallier l’engagement.
A bord du HMS Arethusa, la présence confirmée de neuf unités allemandes décide
le commodore Tyrwhitt à impliquer davantage d’unités. Ordre est donné à la 1st Division de se préparer à virer au sud-ouest
et passer en formation ligne de file. La 2nd
Division suivie de l’Arethusa prendra
le même cap et passera en formation d’échelon. La 4th Division poursuit quant à elle sa course plein sud.
***
Engagement
de la 3rd Flotilla [28 août; 06H30-06H45]
A 06H35, le feu de la 2nd Division britannique arrivée à portée des croiseurs allemands vient se joindre aux tirs de saturation de la 3rd Division. Le SMS Hela perd à nouveau une pièce de 88mm.
Mais
la formation allemande est maintenant sortie de sa périlleuse manœuvre et se
trouve en mesure de répliquer à pleine bordée. Tirant à saturation malgré la
gêne occasionnée par la fumée rabattue par le vent, les artilleurs du Stettin et du Frauenlob réussissent à toucher les HMS Lance et Louis. Ce
dernier reçoit coup sur coup deux obus qui viennent exploser dans la chambre
des machines le privant de toute propulsion. Le bâtiment est contraint de
quitter la formation et vient dériver en perdant peu à peu de sa vitesse.
Plus au sud, les V187 et G194 peuvent apercevoir en direction de l’est la 4th Division qui vient elle aussi d’obliquer vers le sud-ouest pour renforcer les destroyers déjà engagés. Malgré la distance, les deux torpilleurs allemands lancent de nouveaux leurs dernières torpilles à limite de portée en direction de la menace.
A
06H40, le combat atteint son paroxysme. Trois divisions britanniques sont au
contact des neuf unités allemandes.
Filant
à pleine vitesse, les quatre torpilleurs de la I. Halbflotille sont parvenus à s’aligner à hauteur des croiseurs légers
et ouvrent le feu sur la 3rd Division.
Le SMS Frauenlob cible de son côté le
HMS Louis qui est parvenu à rétablir
partiellement sa propulsion et tente de rallier sa ligne, le destroyer encaisse
de nouveau un obus de 150mm qui lui emporte une pièce de 4 pouces et un tube
lance-torpilles. Le Stettin quant à
lui frappe le HMS Lydiard au niveau
de la chambre des machines.
Fortement
pressés, les destroyers Landrail et Lydiard lancent chacun une salve de
torpilles sur les croiseurs allemands. Tirant elle aussi sur la même cible, la 4th Division parvient à placer quelques
obus sur le SMS Frauenlob dont l’un,
tiré du HMS Laurel, ouvre une voie
d’eau dans la timonerie et provoque une avarie machines. La 2nd Division cible les
torpilleurs de la I. Halbflotille
endommageant une pièce de 88mm à bord du V188.
A 06H45, l’étau britannique se resserre sur les Allemands. La 1st Division parvient à prendre position dans le sillage des croiseurs légers. L’unité de tête, le HMS Lookout, ouvre le feu mais sans résultat.
Le
HMS Louis, bien qu’endommagé, a
totalement rétabli sa propulsion et file reprendre sa place dans la ligne de la
3rd Division. Les HMS Lance et Landrail continuent leurs tirs à saturation et réussissent à
toucher le Frauenlob et lui museler
une seconde pièce de 150mm. Soumis aux feux nourris des destroyers, les
croiseurs allemands parviennent à esquiver les torpilles des HMS Landrail et Lydiard au prix d’une manœuvre qui vient dérègler leurs tirs.
De
leur côté, les torpilleurs V187 et G194 tirent à saturation sur la tête de
ligne de la 4th Division. Les
artilleurs allemands parviennent à encadrer et toucher le HMS Laurel. Ce dernier doit quitter la ligne pour colmater une voie
d’eau.
***
Au
même moment, la base d’Héligoland reçoit une nouvelle alerte émanant des
torpilleurs G193 et G195 localisés à plusieurs dizaines de
milles nautiques plus à l’est de l’action en cours. La 1st Destroyer Flotilla (composée du croiseur léger HMS Fearless et de trois divisions de
destroyers) ouvre un second engagement.
A
suivre…






















